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Mononcle Jack / Le livre

   Je l’aime bien, mononcle Jack. Je l’aime d’une affection un peu ambiguë, un peu malcommode, peut-être, mais qui n’a jamais cessé de s’approfondir et de se bonifier au fil des ans. Les raisons pour lesquelles je me suis d’abord intéressé à son œuvre ont sans doute assez peu en commun avec celles qui ont amené et amènent encore la plupart de ses lecteurs à lire et à apprécier ses livres. Mais qu’importe ? Je ne suis moi aussi qu’un autre de ces lecteurs qui font partie de la famille Kerouac. Tous les écrivains qui sont aimés, qui sont lus, ont la leur. C’est une famille plus ou moins nombreuse, qui s’étend plus ou moins loin dans le temps et dans l’espace, une étrange famille composée de tous les frères et sœurs en lecture issus du couple que forment l’œuvre et son auteur et dont les différents clans s’opposent parfois violemment les uns aux autres. La famille Kerouac ne fait pas exception : des catholiques s’y chicanent avec des bouddhistes, des Canadiens français avec des Américains, de vieux contestataires « beat » avec des jeunes apolitiques, des écrivains avec tout le monde et les autres. Pourtant, nous aimons tous la même œuvre et le même homme. De quelle nature est cette affection que nous partageons ? Qu’est-ce qui, malgré nos dissemblances, nous rassemble et nous unit dans la grande famille de mononcle Jack ?

    J’avoue qu’il m'a fallu un temps assez long avant d’arriver à saisir la petite astuce, toute simple et parfaitement légitime, qui lui a permis et lui permet encore de séduire les lecteurs les plus sensibles à ce genre de charme qui était le sien, dont je crois qu’il a eu le secret toute sa vie et qu’il a très probablement hérité de son père. Kerouac était un homme grégaire, qui aimait sincèrement ses semblables, ce qui a dû contribuer à faire de lui un malheureux et un solitaire, parce que nos semblables finissent toujours, au fond, par nous blesser et nous décevoir ; mais il était surtout un homme qui aimait l’amitié et qui, pour cela, a toujours su se faire aimer. Cette véritable passion qu’il avait pour l’amitié est l’un des deux ou trois traits qui ressortent avec le plus de force de toute son œuvre, et je commence à soupçonner que c’est elle qui, par contagion, en quelque sorte, touche d’abord ses lecteurs, qu’ils en soient conscients ou non. Pirandello disait : « Je suis comme tu me veux. » Le lecteur qui aime Kerouac ne dit pas autre chose : oui, je suis ton ami, Jack – ­je suis ton ami parce que c’est ainsi que tu me veux.

    Dans une lettre de 1945 adressée à sa sœur Caroline, mononcle écrit : « I like to open my doors to the ‘‘ foaming winter ’’ and to lots of people and let them troop through my house. You may never see them, I think, and I like people anyway. If I had a million bucks, I’d have a mansion, with thirty rooms and the house would be full of my friends all day long, with concerts going on in the record room and bats going on in the wine cellars. » À l’époque où il rédige cette lettre, il n’a que vingt-trois ans, mais il a déjà une vision très claire de ce qu’il veut et de ce qu’il entend faire de sa vie. Il sait qu’il sera écrivain, il a de l’ambition, il se voit riche, célèbre et surtout entouré d’amis, de beaucoup d’amis. Quand on sait de quelle pitoyable façon s’est terminée sa vie, on ne peut que sourire tristement en lisant, dans la même lettre à sa sœur, la description laconique de ce qu’il semble redouter le plus au monde : « What the hell, I don’t know, but to me a home in the suburbs is a sort of isolated hell. » Car c’est bien ce véritable enfer que sera sa dernière demeure, à Saint Petersburg, sur la côte ouest de la Floride, là où, avec l’acharnement dont il a toujours fait preuve, il achèvera de se dissoudre dans l’alcool et le désespoir, près de vingt-cinq ans plus tard. Naturellement, il ne gagnera jamais un million de dollars, et il ne possédera jamais non plus la maison de ses rêves qu’il aurait aimé voir envahie par la joyeuse bande de ses amis ; celle dans laquelle il finira ses jours, à Saint Petersburg, n’aura même pas le téléphone, sauf durant une très courte période, tout juste avant sa mort, parce que, dira-t-il, il n’y aura plus personne à qui téléphoner. En fait, on pourrait dire que l’enfer de cet écrivain si assoiffé d’amitié sera justement un enfer parce qu’il deviendra, à la fin de sa vie, un isolement de plus en plus total, un esseulement littéraire aussi bien qu’humain, dans lequel il mourra, à la fois célèbre et ignoré, entre sa vieille mère paralysée et sa dernière femme, qui leur servira à tous les deux d’infirmière et de bonne à tout faire. Mais nous savons bien, nous (et Kerouac le savait sûrement aussi), que la grande maison dont il avait rêvé a tout de même fini par devenir une réalité : ouverte à tous les hommes, à tous les lecteurs, à tous ses amis, elle est l'œuvre littéraire qu’il s’apprêtait à créer au milieu des années 1940.

    Que cette œuvre soit la maison de l’amitié, on ne peut en douter lorsqu’on lit, dans Satori à Paris, écrit en 1965, quatre ans avant sa mort, ce passage que l’on a si souvent cité, avec raison, puisque Kerouac y donne lui-même sa conception de l’écriture, tout en témoignant de sa fidélité aux passions qui ont animé toute son existence : « […] ce récit que je fais uniquement par amitié, ce qui est, parmi beaucoup d’autres, une définition (celle que je préfère) de la littérature : un récit que l’on fait par amitié, et aussi pour apprendre aux autres quelque chose de religieux, une sorte de respect religieux de la vie réelle, dans ce monde réel que la littérature devrait refléter […]. » Il est à noter qu’il parle ici de « respect religieux » et non de religion, alors qu’il donne clairement à l’amitié le rôle de moteur de l’écriture : c’est par pure amitié qu’on écrit, qu’on cherche à « apprendre aux autres quelque chose de religieux ». On ne s’étonnera donc pas qu’en vieillissant, au fur et à mesure que ses rêves et ses illusions s’écrouleront autour de lui et qu’il se mettra à maudire les communistes, les Juifs, le sexe, la maternité, les beatniks, l’automobile, le succès, les éditeurs, les critiques, le LSD, les hippies et les contestataires de tout poil, il ne cessera pourtant jamais de vénérer l’amitié. Il ne voudra jamais accepter de croire que Neal Cassady, dont le corps sera retrouvé sur une voie de chemin de fer, au Mexique, en 1968, soit vraiment mort. Car qui était Neal Cassady, sinon le frère de sang, l’alter ego, la figure même de cette amitié que Kerouac a cherchée et dont il a eu besoin toute sa vie ? Et qui choisira-t-il, en 1966, pour être sa troisième et dernière femme, sinon la sœur de Sebastian Sampas, le grand ami de la fin de son adolescence ? Il dira de Sebastian, jeune poète grec de Lowell tué au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qu’il a été celui sous l’influence de laquelle il a « décidé de devenir écrivain, à l’âge de dix-sept ans » ; et tout au long de Vanité de Duluoz, le dernier de ses livres à paraître de son vivant, c’est Stella, la sœur de Sebastian, devenue son épouse, qu’il prendra pour interlocuteur. Ainsi la boucle achèvera-t-elle de se boucler, qui va de l’adolescence à la maturité, de l’ami à l’épouse, de l’amitié à la littérature et de la littérature au récit que l’on fait par amitié.

    Dans ce parcours, en son centre, si l’on veut, il y a, bien entendu, la fameuse Beat Generation. Lorsque le photographe américain Fred McDarrah publie son Beat Generation Album, en 1985, il choisit de lui donner un titre qui ne pourrait être plus approprié : il l’intitule simplement Kerouac and Friends. Comme beaucoup d’écrivains américains venus au monde de la littérature durant les années trente, Kerouac a été obsédé au moins un temps par Hemingway, au-dessus duquel flottait l’étendard de la Lost Generation (ou au-dessus duquel étendard flottait le gros Ernest lui-même) ; de la même façon qu’il a imité le style de « Papa », avec l’ambition de l’égaler, au tout début des années 1940, il a aussi eu l’ambition d’être celui qui nommerait et qui dirait sa propre génération. Aujourd’hui, on s’accorde en général pour dire de la Beat Generation qu’elle n’était justement pas une génération, mais plutôt ce que quelqu’un a appelé un « syndicat », ce qui n’est pas très loin de la vérité. Les beatniks de la fin des années cinquante, que Kerouac n’a jamais beaucoup aimés, n’avaient pas tellement plus en commun avec la Beat Generation de mononcle Jack que celle-ci avec l’ensemble de sa propre génération, dont la maturité a coïncidé avec la prospérité continentale sans précédent de l’après-guerre. En ce sens, le titre du livre de McDarrah – ­son titre seul, et non les photos et les textes qui s’y trouvent – résume bien ce que recouvre l’expression Beat Generation : un tout petit groupe d’artistes, presque tous, sinon tous écrivains, ayant plus ou moins gravité, de plus ou moins près et plus ou moins longtemps, autour d’une figure plus ou moins centrale qui gravitait elle-même autour d’eux : Kerouac and Friends, en effet. Affirmer, comme l’a fait l'anthropologue Ashley Montagu au cours d’un débat ayant pour thème « Existe-t-il une Beat Generation ? », débat auquel a participé Kerouac, en novembre 1958, que « James Dean symbolisait la Beat Generation » est une idiotie pure et simple. Dire que l’écrivain William Burroughs, l’un des grands amis de Jack, appartient à la Beat Generation, même si son œuvre est très différente de celle de Kerouac, c’est voir plus juste, je crois. Hors l’amitié, point de Beat Generation. Hors la littérature non plus, j’en ai bien peur.

    Cette relation entre la littérature et l’amitié est aussi étroite, dans l'œuvre de mononcle Jack, que celle qui a toujours existé, dans sa vie, entre l’amitié et la littérature. Chez lui, la littérature rend hommage à l’amitié, qui est à son tour un prétexte à la littérature. Dans Satori à Paris, il écrit en outre : « Et d’ailleurs, aussi séduisants que soient l’art et la culture, ils sont inutiles s’il n'y a pas la sympathie. – Toutes les joliesses des tapisseries, des terres et des peuples : – aucune valeur, aucune, sans la sympathie. » Voilà bien le petit secret de Jack Kerouac : la proposition qu’il ne cesse de faire à son lecteur, de livre en livre, est celle de l’amitié à la fois offerte et recherchée, qui se nourrit de sympathie et qui l’engendre à son tour. Pour les lecteurs qui aiment son œuvre, vous et moi, en somme, on peut être assuré que cette proposition fonctionne, et qu’elle finit aussi forcément par englober la personne même de l’auteur et sa vie propre, puisque c’est ce qu’il a choisi de mettre en scène dans ses livres, « sans inventions ni artifices », à une époque où la chose était beaucoup moins courante qu’elle ne l’est devenue aujourd’hui.

    « Est-ce que je t’ai jamais raconté que j’ai vécu, ici, dans les bas-quartiers… » C’est irrésistible : on souhaiterait avoir pu lever le coude, dans un bar enfumé, avec cet homme qui savait si bien se faire aimer, et lui raconter notre histoire, comme il a lui-même invité des centaines de personnes à le faire, gauchement, avec de grandes claques dans le dos, au cours d’innombrables beuveries. Jack McClintock, un journaliste qui lui rendait souvent visite, chez lui, à Saint Petersburg, a écrit : « […] we would talk for hours. […] He was the perfect drinking buddy : uninhibited, creative in conversation, inventive in mimicry, erudite in the range of his knowledge. » On n’en doute pas un seul instant : c’est exactement le même homme que l’on trouve dans chacun de ses livres. On aimerait avoir pu s’asseoir avec lui, comme le faisait McClintock, devant la télévision toujours allumée dont il coupait le son, et boire de la bière Falstaff et fumer des Camels et l’écouter raconter sa propre histoire, pieds nus, en chemise à rayures jaunes et brunes, toujours décoiffé, tandis que Le Messie de Handel jouait à pleins tubes dans la pièce d’à côté. On aimerait avoir été copain-copain avec lui, on aimerait avoir pu prendre place tout contre lui, sur la banquette avant d’une vieille Ford fonçant vers le Mexique, à travers les poussières de l’interminable État du Texas, dans l’Amérique de 1950. « On décida tous de raconter nos histoires, mais à tour de rôle et en commençant par Stan. » Malheureusement, mononcle Jack est mort depuis près de trente ans. Ne reste plus qu’à ouvrir un de ses livres, Les Souterrains, par exemple, et à se mettre à lire. L’effet sera presque le même.

    « Autrefois j’étais jeune et j’avais drôlement plus de facilités et j’étais capable de parler de n’importe quoi avec une intelligence nerveuse et avec clarté et avec moins de préliminaires littéraires que ceci : en d’autres termes ceci est l’histoire d’un homme qui manque de confiance en soi, en même temps d’un égocentriste, bien entendu le ton badin ne colle pas – commencer simplement au début et laisser se dégager la vérité, voilà ce que je vais faire. Tout a commencé par une chaude nuit d'été – […]. »

 

*

 

    Pour moi, tout a commencé il y a un peu plus d’une vingtaine d’années. J’ai lu ce livre de mononcle Jack parce que j’avais besoin de partir, d’être ailleurs, n’importe où, et que ça m’était impossible. Ce livre, c’était Sur la route, naturellement. Je l’ai lu en 1975, dans la grisaille et l’humidité du si traître mois de mai, assis dans le minuscule salon d’un appartement de pauvre, à quelques pas de ce haut lieu de la culture locale qu’était alors l’Hôtel Chomedey, à Laval. Je l’ai lu le verre à la main, comme il se doit, entre la pluie des après-midi d’angoisse et de chagrin et je ne sais quelle inexplicable rage qui me mangeait le cœur, en attendant que la femme qui vivait avec moi ne rentre souper, dans ce qui n’était pas notre chez nous mais un étrange théâtre, passablement sordide, où les bouteilles volaient bas et les sexes se déchiraient. Dans mon esprit, je suppose que Kerouac, le Kerouac homme aussi bien que le Kerouac livre, restera toujours imprégné de cette atmosphère lugubre qui a été celle de notre première rencontre et qui ressemble tellement à celle dans laquelle il a écrit les poèmes de San Francisco Blues, derrière les rideaux poussiéreux de sa chambre à quatre dollars la semaine, à l’hôtel Cameo, au mois d’avril 1954. Ouvrir un de ses livres, ce sera peut-être toujours rouvrir la fenêtre jamais verrouillée du petit salon par laquelle je me glissais à l’intérieur de l’appartement, au beau milieu de la nuit, quelques semaines plus tard, cet été-là, au retour d’une de mes virées malcommodes sur les routes du Québec. Quand je lis mononcle Jack, je ne fais en réalité que retourner caler mes fesses dans le vieux divan cassé du mois de mai 75, où une part de moi est encore assise, aujourd’hui et pour toujours, un verre à portée de la main et le même livre éternel posé sur la cuisse. Ses romans sont devenus la machine à voyager dans ce qui n’est plus que du temps révolu, à travers une image râpeuse et pas très propre de moi-même, là-bas, dans l’enfermement des après-midi pluvieux de la fin de mes dernières adolescences.

    Depuis quelques années, je l’ai constaté récemment, c’est devenu pour moi une sorte d’habitude que de penser à cet homme, les soirs de grande tristesse et de désarroi, comme si je pensais à un frère absent, exilé dans une lointaine et pourtant toute proche contrée, un frère en allé dans un long voyage qui est comme celui de la mort mais qui n’est pas la véritable mort. Ces soirs-là où j’aurais besoin de me blottir contre quelque chose de chaud, de rassurant, de familier, et que je suis seul avec moi-même comme les pierres entre elles, le réflexe de me tourner vers ma petite bibliothèque me vient facilement, plutôt que celui d’aller vider d’autres verres de bière avec un ami ou d’aller chasser la femelle dans la nuit de la ville ; et là, sur un rayon du bas, je cherche Kerouac, que je trouve toujours, qui m’attendait, un sourire timide lui retroussant les lèvres, de grands rouleaux de mots sonores lovés en lui et prêts à se déployer dans l’espace de mes yeux pour m’envelopper de leur chaleur. Je n’ai pas vraiment relu ses livres, ces dernières années – je ne les ai pas relus comme j’ai relu tous ceux de Céline, fiévreusement, maniaquement, l’année du centenaire de sa naissance, poussé que j’étais alors par un terrible besoin de le désosser une fois pour toutes et d’en finir avec son espèce de charogne qui s’était mise à pourrir dans les noires valises de ma vie. Non, je ne relis plus mononcle Jack depuis des années ; j’y baigne ma mélancolie des mauvais jours, je m’y trempe, comme on se trempe les pieds, après s’être déchaussé, dans une rivière où on a le souvenir d’avoir pris du plaisir à nager, autrefois, au temps d’une jeunesse désormais perdue.

    Kerouac, pour moi, ce n’est presque plus de la littérature ; c’est davantage un compagnonnage, c’est de la tendresse bourrue, c’est du même se parlant à lui-même. Je peux dire aujourd’hui que je connais cet homme-là mieux que je n’ai connu la plupart des gens que la vie a mis sur mon chemin, sans doute parce que je l’ai aimé de l’amitié dont j’ai parlé plus haut. Quand j’ai commencé à lire pour la première fois une tranche de son énorme correspondance, qui compte des centaines de lettres, écrites, en anglais, un peu partout sur le continent, je me suis tout de suite senti parfaitement chez moi, exactement comme au premier jour, lorsque je me suis assis, il y a plus de vingt ans, dans le tout petit salon du boulevard Lévesque, à Chomedey, et que je me suis laissé happer par cette machine qu’il avait fabriquée, par ce roman qu’il a intitulé On the Road. Chez mononcle Jack, rien, au fond, ne m’a jamais étonné. Rien. Au fur et à mesure que je tournais les pages de ses livres, je n’ai jamais fait que me replonger dans un monde où tout me semblait déjà connu de toute éternité : il est le seul écrivain qui m’ait jamais donné l’impression, à le lire, que je me relisais moi-même à rebours.

    J’avais déjà fait de l’auto-stop en direction de Halifax, de Toronto, de Gaspé, quatre bonnes années avant même d’entendre parler de Sur la route. Les boîtes de jazz, l’alcool mal-sale, les drogues, les Tristessa et les Mardou Fox de la dérive, les dortoirs de l’Armée du Salut et les réfectoires du YMCA, les fins de nuit passées à fumer les mégots des cendriers dans des piaules froides, les petits matins de pluie sur la route avec à peine au fond des poches de quoi se payer un beigne et un café, les avant-midi passés à cuver sur le plancher d’une cuisine, sans rideau à la fenêtre, couché sous une table à cartes branlante, une paire de jeans crottés roulée en boule, sous la tête, en guise d’oreiller, les amis morts, accidentés, suicidés, en auto, en moto, au fusil de chasse, au shot-gun rempli de trop de bonne héroïne, les interminables discussions sur l’art et la littérature et la quête de tous les absolus, dans la grande folie du dérèglement de tous les sens – en 1975, j’étais déjà un peu passé par là, disons. Ce que Kerouac décrit, dans Sur la route, comme « la plus belle course » de sa vie (« un camion, avec une plate-forme arrière, avec environ six ou sept gars vautrés dessus et les conducteurs, deux jeunes fermiers blonds du Minnesota, qui ramassaient toute âme solitaire qu’ils trouvaient sur la route »), je l’avais vécu, un après-midi, sur une route perdue, « fouetté de plein vent par la brise âpre, lyrique, par la bruine » du nord du Nouveau-Brunswick plutôt que par celle du Nebraska. « Et ils poussèrent jusqu’à soixante-dix milles à l’heure, dépassant tout ce qu’ils rencontraient sur la route. » Bien sûr. Ça s’était passé exactement comme ça pour moi aussi, cette fois-là. Plus tard, quand j’ai lu Big Sur, qu’on a dit être la confession de l’effondrement du Roi des Beatniks qu’était alors devenu le grand Jack, mes tripes se sont nouées mille fois parce qu’il m’était arrivé un jour, comme à lui, de perdre la maîtrise de tous mes mécanismes mentaux, de devenir fou, véritablement et indubitablement fou. Et quant à tout cet univers canadien-français des années 1920 et 1930, au milieu duquel Kerouac a grandi et dont grouillent les livres de la trilogie de Lowell – Docteur Sax, Maggie Cassidy et Visions de Gérard – , il était évidemment loin d’être étranger à l’enfant que j’avais été et à l’adulte dont la mémoire regorgeait des souvenirs glanés tout au long des années cinquante parmi les parentés de Beauharnois et du pays de Joliette, où les oncles aux doigts jaunes et aux jambes arquées avaient été comme avaient dû être les compagnons de jeu du jeune Jack et où les grands-mères à lunettes, doucereuses et pourtant solides comme des socles de charrue, devaient ressembler à sa propre mère, s’exprimer comme elle et dégager la même odeur de terroir.

    Je crois bien que mon pauvre père était mort le jour où, par hasard, j’ai appris que ses bons amis de toujours, les singuliers frères Poirier, étaient nés et avaient grandi non seulement dans l’État du Massachusetts, mais à Lowell même, durant les années vingt, c’est-à-dire au moment même où Kerouac y propulsait ses savates d’enfant canuck. Un Québécois, un Canadien français, n’est jamais très éloigné, par son passé et ses ascendants, de ce vieux Jack, le mononcle des « États » que tout le monde, ici, a connu, qui parlait parfois avec un étrange accent, comme peut sembler étrange celui de l’Acadie, du Manitoba ou de la Gaspésie, mais qui aimait ses binnes et ses oreilles de crisse autant que vous et moi, qui buvait du gros gin en s’écriant « Câlisse de tabarnak ! » et qui racontait cette histoire, que j’ai entendu dire plusieurs fois par mon père, une histoire chargée de tout le poids de la révolte des Canadiens français contre le clergé de l’Église catholique et que reprend Kerouac, presque mot pour mot, dans Docteur Sax, à cette différence près qu’il l’écrit, lui, en anglais : « La Poule au cours de nos soirées tapageuses aimait raconter cette histoire (qui est en fait une histoire vraie) à propos de ce curé canadien qui ne voulait pas pardonner certain péché à un gars. Pour se venger, le type barbouille de merde le rebord de sa chaire. Le dimanche matin, le curé monte en chaire et commence : ‘‘ Aujourd’hui, mes très chers frères, je vais vous parler de la religion, de la nature de la religion ’’… il approche la main de son nez et la repose… ‘‘ la religion, c’est ’’… une fois encore, il se remet la main sous le nez, en proie à une profonde perplexité, ‘‘ la religion – mais c’est de la marde !’’ (en canadien français dans le texte) ».

    En somme, par quelque côté que je l’aborde, l’univers de Kerouac m’est partout et toujours étonnamment familier, dans sa forme aussi bien que dans son contenu, au point où, lorsque je lis ses livres, j’ai sans cesse l’impression, qui n’a en soi rien de désagréable, de me relire moi-même, comme je l’ai dit plus haut. Mais ce ne sont pas tant les matériaux de son œuvre, ni la forme qu’elle prend, ni le système stylistique qui s’y met peu à peu en place, qui m’ont d’abord porté à m’y intéresser de près.

    On a déjà dit de cette œuvre, peut-être un peu rapidement, qu’elle avait deux pôles : le pôle « canadien-français », vers lequel l’écrivain Kerouac se serait en quelque sorte projeté en arrière, vers son passé, et le pôle « beat », vers lequel il se serait projeté en avant, vers l’avenir, pour ainsi construire, au jour le jour, ce qui allait devenir sa vie d’homme. Or, l’origine canadienne-française de mononcle Jack ne m’a jamais inspiré qu’un très faible intérêt. Il est évident, n’en déplaise aux chantres de notre nationalisme infantile, que tout individu est beaucoup plus complexe que la somme des données primaires de ses origines ethniques, de la même manière qu’un adulte est toujours infiniment plus qu’une espèce d’agrandissement monstrueux de l’enfant qu’il a été, surtout, j’ose le dire, si cet individu est de ceux qui ont l’étoffe d’un artiste. En ce qui concerne Kerouac, je persiste à croire qu’il était aussi canadien-français que moi, ou, en d’autres termes, qu’il s’en foutait à peu près autant que je le fais, au fond, dans la mesure où il était et a probablement toujours été ailleurs, même quand il n’était qu’un enfant parlant « canadien » à Lowell, Mass. Et puis, n’est-ce pas, l’enfance de la plupart des écrivains est comme celle de la plupart des gens, banale et ennuyeuse ; rares sont les artistes qui arrivent à en tirer de grandes œuvres : l’enfance, en elle-même, s’y prête tout simplement mal.

    D’autre part, au moment où j’ai commencé à lire l'œuvre de Jack, au milieu des années 1970, j’avais déjà eu le temps de voir apparaître, se propager et par le fait même se trivialiser ce que l’on appelait à l’époque le phénomène de la contre-culture, qui, à partir de Ken Kesey et de sa bande, les Merry Pranksters, les premiers adeptes du LSD, basés en Californie, et en passant par les hippies et le flower power, plongeait très directement ses racines chez les beatniks de la fin des années cinquante, dont le « mode de vie » n’avait lui-même été, grosso modo, qu’une affligeante caricature de celui des écrivains de la Beat Generation. Un ou deux mois après avoir lu Sur la route, j’avais même écrit un article – ­mon premier article, un texte d’une douzaine de pages, qui sera publié dans le magazine Perspectives – que j’avais intitulé « Vie et mort de la contre-culture », dans lequel je parlais, entre autres choses, de la Semaine de la Contre-culture qui s’était tenue à Montréal, en avril 75, à laquelle avaient participé William Burroughs et l’écrivain-éditeur-libraire Lawrence Ferlinghetti, deux vieux comparses de mononcle Jack, et que certains observateurs avaient décrite en employant les termes de pitoyable mascarade, désarroi, inconsistance, débandade, mollesse intellectuelle, évasion, confusion, inconscience historique, idéalisme, etc. Je n’avais pas pu assister aux « débats » qui avaient eu lieu durant cette semaine, mais l’idée que je m’étais faite, depuis plusieurs années, au sujet de toute cette salade contre-culturelle correspondait à l’analyse des observateurs dont je viens de parler : au fur et à mesure qu’elle s’enlisait dans les sables mouvants de la mode et d’une hyper-commercialisation, la contre-culture était devenue un nouveau conformisme béat, vidé de toute substantifique moelle, intellectuellement paresseux, socialement démoralisant et politiquement stérile.

    C’est précisément à cette époque que les livres de Kerouac, que la jeunesse avait curieusement boudés tout au long des années soixante, ont refait surface, en force, et sont venus s’intégrer au bric-à-brac de la contre-culture – non pas les livres du pôle « canadien-français » de l'œuvre, bien entendu, mais ceux de son pôle « beat », et tout particulièrement les plus accessibles, les plus conventionnels, sur le plan de la forme, et les plus lisibles, du point de vue stylistique : Sur la route, Les clochards célestes et Les anges vagabonds, dans lesquels les faux hippies des années 1970 se sont plu à trouver une sorte de prêt-à-porter contre-culturel. C’est également à cette époque que j’ai découvert mononcle Jack et que j’ai lu, moi aussi, ces mêmes livres. Mais j’y ai tout de suite décelé autre chose que ce qu’y voyaient mes bons amis chevelus, qui rêvaient d’aller se tripoter l’oignon dans les Indes mystiques, de s’éclater la cervelle au Népal en se gavant de haschisch ou de labourer la terre à mains nues dans la région de Manseau, P.Q.

 

*

 

    Au milieu de Visions de Cody, écrit en 1951-52, Kerouac a inséré la transcription de bandes sonores qu’il avait enregistrées avec son ami Neal Cassady, chez qui une bonne partie du livre a été rédigée. Dans l’un de ces enregistrements se trouve le dialogue suivant entre Cody (Neal) et Jack:

    « CODY. […] Mais sincèrement, ce que je sais pas, je crois que tu es trop obsédé par l’écriture, si bien que tu n’as pas vraiment le temps de rester calmement assis pour t’interroger sur toutes ces attaques dont tu es victime, sur tous ces gens qui t’agressent, tu ne t’accroches pas vraiment à cette question, c’est une émotion que tu refuses d’approfondir, tout ça parce que tu as trop de choses en tête. Selon moi, l’enjeu de tout ça serait un changement de personnalité… je veux dire, un changement de valeurs.

    « JACK. En quel sens ?

    « CODY. Eh bien, vois-tu, un changement dans tes préoccupations, dans tes centres d’intérêt. Tu sais bien que tout ça ne te préoccupe pas vraiment, sinon tu y penserais davantage, tu t’accrocherais. Mais c’est vrai que tu es déjà accroché…

    « JACK. Par le fait… d’écrire sur ce sujet !

    « CODY. Oui, c’est simplement parce que tu écris, la seule chose qui t’intéresse vraiment, c’est d’écrire… »

    Dès mes premières lectures des livres de Kerouac, j’ai compris quel genre d’écrivain il était, et c’est cela, bien plus que tout le reste, qui m’a tout de suite fait me passionner pour son œuvre. Ses livres n’étaient pas de véritables romans : il y racontait sa propre vie, ses propres expériences, non pas en les transposant, comme tant d’autres écrivains, mais en les écrivant, tout simplement, de la manière la plus directe possible. Tout ce qu’il vivait pouvait se traduire immédiatement en écriture ; comme son écriture était essentiellement littéraire, tout ce qu’il – ou elle – ­touchait se transmuait aussitôt en littérature ; et comme lui-même, Jack Kerouac, ne se vivait qu’en tant qu’écriture, toute sa vie, toute la vie ne pouvait forcément être que littérature.

    Neal-Cody a raison lorsqu’il dit à Jack que la seule chose qui l’intéresse vraiment, lui, Jack, c’est d’écrire. Il a encore plus raison de dire que Jack est obsédé par l’écriture. Mais il ne sait peut-être pas à quel point son ami n’est rien d’autre que cette obsession, qui, en un sens, n’en est pas une, dans la mesure où, à l’époque où le dialogue que j’ai cité a été enregistré, il y a déjà longtemps que cette coquille vide qu’on appelle « Jack Kerouac » a cessé d’être quoi que ce soit d’autre que de la pure écriture. Kerouac a aboli autant que faire se peut toute distinction entre lui-même et l’écriture, entre sa vie et la littérature, entre le monde et son œuvre. Visions de Cody, cet énorme livre qu’il est en train de fabriquer, chez Neal, à San Francisco, au début de 1952, le dit bien ; les cent cinquante pages transcrites à partir des bandes enregistrées avec Cassady, sa femme Carolyn et peu importe qui d’autre se trouve sur les lieux lorsque le magnétophone de Neal se met en marche, ces cent cinquante pages, incorporées au manuscrit dont la rédaction se poursuit entre les séances d’enregistrement, sont comme la quintessence de l’entreprise de Kerouac : faire en sorte que l’écriture soit toute la vie et que toute la vie ne soit qu’écriture.

    J’avais déjà compris cela en lisant pour la première fois Sur la route, en 1975. J’avais compris que j’avais affaire à un écrivain dont le but – ou le destin – avait été d’être intégralement artiste, partout et toujours, de façon à ce qu’il puisse vivre son art tout en écrivant sa vie, au sens littéral du terme : mononcle Jack s’écrivait lui-même en vivant, en se vivant artiste.

 

Écrit par Serge Viau Lien permanent | Commentaires (0)

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