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04 novembre 2012

Les Notes / 11

Kerouac était avant tout & essentiellement un écrivain / il a vécu toute sa vie, peut-être dès l’adolescence, en fonction de ça / on peut, par conséquent, faire une lecture de sa vie, de sa personnalité & de ses livres, de la façon dont se crée & s’organise toute son œuvre, à partir de cette donnée primordiale, qui le définit plus que tout le reste, y compris, bien entendu, ses origines canadiennes-françaises / le contenu de son œuvre n’est peut-être en définitive que la réalisation de son projet d’écriture, envisagé comme projection romantique & idéaliste de lui-même, de sa vie, du monde, de la vie – le projet d’écriture lui ayant permis d’être au monde, d’être lui-même dans le monde, de se vivre lui-même & de vivre le monde selon les exigences de sa sensibilité, de sa spiritualité, de son idéalisme, & c’est pour ça que cette œuvre & cette vie sont belles, finalement, parce qu’elles ont voulu se situer à une certaine hauteur à laquelle tout allait en quelque sorte être sacralisé / ce qui m’intéresse principalement, chez les écrivains, & chez tous les grands artistes, c’est ceci : comment & pourquoi devient-on un grand artiste, comment les grands artistes parviennent-ils à fabriquer leur œuvre ? / ce qui m’a tout de suite intéressé, chez Kerouac, plus que tout le reste, & très particulièrement, c’est que j’ai tout de suite senti ce qui a été en réalité le projet même de son écriture : j’ai tout de suite compris, en lisant On the Road, que j’avais affaire à un artiste qui a voulu abolir la distinction entre sa vie & son œuvre, de façon à ce qu’il puisse être intégralement artiste, partout & toujours, de façon à ce qu’il puisse vivre son art tout en écrivant sa vie, au sens littéral : il s’écrivait lui-même en vivant, en se vivant artiste / une des conséquences des révolutions démocratiques de la fin du XVIIIe siècle & de celles du XIXe, c’est l’apparition & les conquêtes de plus en plus vastes de l’Individu, qui se reflètent dans la tendance autobiographique dans les arts de la deuxième moitié du XXe siècle / Kerouac se situe dans ce courant, qui est majeur, & qu’on retiendra dans l’avenir (on peut déjà le faire) comme l’une des caractéristiques principales de la littérature de ce siècle / le projet d’écriture de Kerouac a cette dimension sociale, politique, anthropologique, ou peu importe le terme, qui surajoute du sens à son œuvre

03 novembre 2012

Les Notes / 12

peu importe par quel bout on la prend, la vie même de Kerouac renvoie toujours (et uniquement ?) à la littérature / c’est cette intégration verticale qui m’intéresse / l’histoire de sa vie telle qu’elle est dite dans ses livres est d’abord celle d’un écrivain – car qui est d’abord ce personnage, Smith, Percepied, Paradise, Duluoz, sinon un écrivain, un écrivain vivant dans un monde peuplé de livres, d’autres écrivains, de travaux littéraires ? / & si tout le reste dont on a fait si grand cas était en réalité subordonné à cette première donnée ? / le sens caché de toute cette œuvre, & de la vie qu’elle « raconte », n’est peut-être que l’écriture elle-même, tout simplement / on peut dire que Kerouac a tout gâché, dans sa vie, & peut-être même son œuvre (échec compréhensible) – tout, sauf le fait d’écrire, d’être & de vivre comme un écrivain, selon l’image romantique & idéalisée qu’il s’en était faite durant sa jeunesse / si tout le reste était subordonné à ça, alors il a réussi la seule chose qui comptait pour lui : écrire / on a beaucoup dit que le succès l’avait détruit, mais je crois plutôt que c’est encore la littérature qu’il faut chercher derrière son « effondrement », à partir de 1960 / tout ça avait d’ailleurs commencé bien avant, c’était peut-être même déjà inscrit dès le départ dans les exigences romantiques & idéalistes qui étaient les siennes / dans quel monde Kerouac vivait-il ? / à l’intérieur de quelle réalité ? / une réalité essentiellement littéraire, où tout ce qui ne se ramenait pas à l’écriture, d’une façon ou d’une autre, n’avait que peu d’importance, & peu de consistance, en somme / un passage de Visions de Cody, extrait de La Bande, dit bien tout ça / Neal Cassady (« Cody ») voyait assez clair en Jack, qui vivait à cette époque chez lui, à San Francisco, en 1952 :

« CODY. […] Mais sincèrement, ce que je sais pas, je crois que tu es trop obsédé par l’écriture, si bien que tu n’as pas vraiment le temps de rester calmement assis pour t’interroger sur toutes ces attaques dont tu es victime, sur tous ces gens qui t’agressent, tu ne t’accroches pas vraiment à cette question, c’est une émotion que tu refuses d’approfondir, tout ça parce que tu as trop de choses en tête. Selon moi, l’enjeu de tout ça serait un changement de personnalité… je veux dire, un changement de valeurs.

« JACK. En quel sens ?

« CODY. Eh bien, vois-tu, un changement dans tes préoccupations, dans tes centres d’intérêt. Tu sais bien que tout ça ne te préoccupe pas vraiment, sinon tu y penserais davantage, tu t’accrocherais. Mais c’est vrai que tu es déjà accroché…

« JACK. Par le fait… d’écrire sur ce sujet !

« CODY. Oui, c’est simplement parce que tu écris, la seule chose qui t’intéresse vraiment, c’est d’écrire… »

02 novembre 2012

Les Notes / 13

les livres de Kerouac sont tous imprégnés de la chose littéraire : innombrables références à des auteurs, expressions comme « nuit blakéenne », sa vie d’écrivain est partout en filigrane (« je retournai dans l’Est pour finir mon roman », dans On the Road ; « rentrer chez moi, écrire ce livre », dans Les souterrains, etc.) / personnages écrivains, ou aspirants, ou qui devraient écrire (Cassady) / références à ses propres livres (premiers exemplaires de On the Road à la fin de Desolation Angels, etc.) / exposition de ses théories littéraires (dans Desolation Angels, entre autres) / nombreux renvois à ou évocations de la constitution (enfance & adolescence) & de l’évolution de sa personnalité littéraire / tout ça culminant dans Vanité de Duluoz, & aussi au début de Big Sur, par exemple, avec la critique du succès & son peu de valeur / bien sûr, Kerouac n’en vivait pas moins dans le monde réel / on peut résumer en disant par exemple qu’il était Canuck avant tout / c’est fort en vogue ici, ça flatte un certain nationalisme (alors que les passages les plus haineux, & peut-être même les seuls véritablement haineux de toute son oeuvre, ont pour cibles les « Canucks » – enterrez-moi n’importe où, jetez mon corps où vous voudrez mais pas dans un de leurs cimetières – etc.) / pour ma part, je le vois plutôt comme un exilé intérieur, c’est-à-dire un écrivain / il ne s’est jamais fixé nulle part, parce qu’il appartenait au pays de l’écriture / en un sens, il était apatride / il suffit de voir dans Satori à Paris comment il se définit : Américain, Breton, New-Yorkais, Iroquois, etc. – n’importe quoi, au fond / il a dit vouloir s’établir ou a voulu s’établir au Mexique, à San Francisco, aller vivre dans les bois, dans la région de Rivière-du-Loup, au Québec, il parle d’un autre endroit du Québec dans Satori à Paris (?), il n’est pas resté très longtemps à Lowell quand il est retourné y vivre, son installation à Denver a été un désastre, il s’y emmerdait, il se sentait seul au Mexique, New York l’emmerdait aussi au milieu des années 1950, San Francisco (qu’il commence par juger trop provinciale) n’a commencé à l’intéresser que quand Neal Cassady s’y est installé, il a souvent & longtemps prétendu vouloir s’établir à Paris aussi, qui l’a déçu (voir Desolation Angels) / bref, « chez moi nulle part », comme il est dit dans On the Road, donc sans véritable foyer ni patrie, sauf le pays de l’écriture

01 novembre 2012

Les Notes / 14

la recherche des origines n’est pas « typiquement canadienne-française » / il y a plutôt le modèle de Proust, la recherche du temps perdu, le passé / & l’idée du voyage en Bretagne (Satori à Paris) lui vient d’une lecture faite chez lui, en Floride, & l’écriture des sons de la mer atlantique doit être faite parce que Joyce n’est plus de ce monde (Docteur Sax) / il y aurait la définition par la psychologie, à laquelle j’adhère un peu plus qu’à la définition ethnique : Kerouac est un des premiers éternels adolescents des lettres américaines (avec Salinger, disons) / Kerouac est un adolescent attardé, jusqu’à ses deux derniers livres, où il devient carrément mononcle / il est ce que les jungiens appellent un « puer aeternus » / ce qui se vérifie aisément dans ses rapports avec sa mère, ses femmes (et les femmes en général), & sa fille / mais il est aussi &  d’abord un écrivain vivant selon sa conception d’une vie d’écrivain & les exigences qu’il s’était imposées : s’il a « renié » sa fille, c’est d’abord parce qu’il ne voulait pas avoir à payer une pension alimentaire qui l’aurait obligé à travailler, & qui l’aurait par conséquent détourné de l’écriture à laquelle il voulait se consacrer exclusivement / les femmes – il a eu des relations problématiques avec les femmes en partie parce qu’il était pour ainsi dire marié avec l’écriture / il a eu une vie sexuelle assez chargée, mais il n’était pas fait pour l’amour domestique (sa mère prenait en charge l’aspect domestique de sa vie) / connaissant l’homme & sa vie, on peut lire avec un sourire tout ce qu’il dit de son aventure avec la petite Mexicaine dans On the Road : on sait très bien qu’il va rentrer chez lui (chez sa « tante ») en septembre ou octobre, pour se remettre à son roman / on peut en quelque sorte saisir là assez nettement comment il fabrique de la littérature avec quelque chose à quoi il ne croyait pas lui-même, puisqu’il savait dès le début de son aventure qu’elle se terminerait avec l’automne & son retour dans l’Est où l’attendait son roman / de ce point de vue, je ne crois pas à son livre Tristessa – là comme ailleurs, il fabrique de la littérature / il suffit de voir ce qu’il dit de la fille dans sa correspondance, qu’il se l’est finalement envoyée, & avec quel mépris il la traite / la mère – la question de la mère s’explique en bonne partie parce que Kerouac ne voulait pas travailler, pour pouvoir se consacrer entièrement à l’écriture / Mémère l’a donc fait vivre pendant dix ans, puis il lui a rendu la pareille (elle avait alors près de soixante-cinq ans), il avait promis à son père sur son lit de mort de toujours veiller sur elle / Kerouac, homme d’honneur, de fidélité (la fidélité à son projet d’écriture montre bien qu’il pouvait être fidèle), a tenu parole / le bonhomme, Léo Alcide, est mort en 1946, durant la rédaction de The Town and the City, Kerouac a tenu parole / c’est sa mère qui l’a fait vivre jusqu’en 1957, jusqu’au succès de Sur la route, il fait sa part à partir de ce moment où il s’est mis à gagner de l’argent avec ses écrits / il s’est laissé entretenir par sa mère pendant plus de dix ans pour une seule raison : pour pouvoir se consacrer entièrement à son œuvre / dans sa correspondance, il dit explicitement qu’il ne veut pas travailler, parce qu’il veut écrire – & on sait à quel point il a travaillé à son œuvre tout au long de ces dix années / & puis je crois que Kerouac était un solitaire, je crois qu’il aurait été incapable de vivre avec une femme, ou avec qui que ce soit / sa mère, ce n’était pas la même chose, c’était, en un certain sens, une sorte de servante, ou de gouvernante, disons / il était en quelque sorte marié avec l’écriture, pour faire les enfants-livres, il n’y avait de place pour personne d’autre, dans sa vie / même ses relations d’amitié, avec Cassidy & les autres, l’ont prouvé : jusqu’à un certain point, Kerouac s’est servi d’eux pour créer son œuvre, en en faisant des personnages, en habitant chez eux quand il ne pouvait pas se loger ailleurs que chez sa mère (qui se logeait elle-même chez sa fille, la sœur de Jack), etc. / « Canadien français de rejet & Américain à la noix de palmier royal de Floride », dit Lévy Beaulieu / cette question de la vie de Kerouac en Floride : comment se fait le montage ? / comme ceci : le mari de sa sœur s’est établi en Floride, Mémère a suivi, pour être près de sa fille / dès qu’il en a eu les moyens, après le succès de Sur la route, Kerouac a essayé de s’installer à San Francisco, qu’il adorait, avec Mémère, qui l’y a suivi / elle a détesté l’endroit, sa fille Nin lui manquait / Kerouac & Mémère sont donc retournés vivre en Floride, près de Nin / c’est aussi simple que ça – Kerouac devait s’occuper de sa mère qui voulait vivre en Floride, qu’il détestait, lui / de toute façon, il n’était nulle part chez lui, sauf dans son écriture, son seul & véritable pays (voir Visions de Cody & Le vagabond solitaire)

31 octobre 2012

Les Notes / 15

l’importance de l’écriture dans les rapports de Kerouac aux femmes-mère-fille peut être critiquée, mais quand on considère son rapport aux hommes, on voit que ce principe fonctionne aussi, puisqu’il est le même / un épisode très révélateur, autocensuré (« I forgot… ») se trouve dans Les souterrains : la nuit avec Mardou, dans les bars, Kerouac aperçoit Gore Vidal, abandonne Mardou pour boire & parler avec Vidal, une idole littéraire – priorité est donnée à la littérature, toujours / tout s’entremêle, ici : rapport aux femmes, aux hommes, littérature, alcool, bisexualité (il finit par coucher avec Vidal, ce qu’il « omettra » de raconter dans Les souterrains) / ses amitiés masculines n’ont donc pas échappé non plus au primat de la littérature auquel elles ont aussi été soumises / ses grandes amitiés étaient partie intégrante de sa vie littéraire – il faut voir, dans sa correspondance, en particulier, la conception qu’il se fait de son amitié avec Neal Cassady, qu’il perçoit comme une « association littéraire » / aussi Ginsberg & Burroughs, naturellement, & Holmes / dans Sur la route, Cassady vient le voir dans le but d’apprendre à écrire / Snyder écrit des poèmes, etc. / la conception qu’avait Kerouac de la littérature recoupait celle qu’il avait de l’amitié, & vice versa : « un récit qu’on fait par amitié », est-il dit dans Satori à Paris / s’ajoute à tout ça un autre trait typiquement kerouacien : Burroughs mentor ou figure paternelle ou grand frère, Ginsberg, plus jeune, est le petit frère qu’il guide & conseille, Cassady est le frère de sang & l’alter ego / autres amitiés à forte connotation artistique ou littéraire : Snyder, le poète de The Dharma Bums, Carolyn Cassady, ex-étudiante en art, Corso, bien sûr, poète, John Holmes, écrivain (très important, jusqu’à la fin de sa vie) / c’était ça, son cercle – le ciment : l’écriture / on voit à quel point la littérature était au centre des amitiés de Kerouac dans cette vision un peu tordue de sa relation avec Neal Cassady, qu’il considérait comme étant une « association littéraire (voir Visions de Cody) / ses rapports aux femmes-mère-fille-­amis sont tous intimement liés à son rapport à l’écriture, & finalement à tout un mode de vie centré essentiellement sur l’écriture / ce mode de vie, il l’avait tiré des deux principales influences littéraires de sa jeunesse, Jack London & Thomas Wolfe – aventurier-écrivain comme London, & exemple de Wolfe utilisé pour le « contenu » des « aventures » : lire & dire le Poème de l’Amérique / le choix de son mode de vie (errance, aventure) s’est fait en bonne partie en fonction de modèles & d’ambitions littéraires

30 octobre 2012

Les Notes / 16

dans le mode de vie de mononcle Jack, l’alcool & les drogues ont toujours tenu une place importante / là encore, on peut avoir recours à une explication simple : Kerouac était ce qu’on appellerait aujourd’hui un polytoxicomane, mort d’alcoolisme après avoir délaissé les autres drogues / mais il a utilisé en bonne partie les drogues & l’alcool à des fins littéraires / tous ses livres ont été écrits sous l’influence d’une quelconque substance, y compris le café, dans le cas de l’ultime mise en forme de On the Road, Ann Charters l’a fait remarquer / alcools & drogues lui servaient aussi comme multiplicateurs de vie, destinés à intensifier ses expériences qui devaient, elles, nourrir son œuvre / Kerouac se voyait comme un athlète de la performance littéraire, il considérait ses livres comme de véritables exploits physiques / impatient, impulsif, ambitieux, pressé aussi par la nécessité de réussir pour pouvoir gagner sa vie, il a toujours « triché », exactement comme le ferait un athlète se dopant / il ne « pouvait » pas se permettre de consacrer trois ans à un livre comme il l’avait fait pour The Town and the CityOn the Road a été réécrit & « assemblé » sur le fameux rouleau (et non pas écrit) en trois semaines, Les Souterrains en trois jours, Big Sur en dix jours, etc. / une fois prise, il a conservé toute sa vie l’habitude d’écrire rapidement, under the influence, pour être plus performant (c’est même seulement après s’être remis à carburer à la benzédrine pour la première fois depuis le succès de On the Road qu’il a pu écrire Big Sur – & c’est précisément pour pouvoir écrire qu’il a cherché à s’en procurer, allant jusqu’à demander à un éditeur de lui donner le nom d’un médecin qui pourrait lui en prescrire)