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28 octobre 2012

Les Notes / 18

drogues & alcool – ça correspondait à la conception de la vie & de la littérature qu’avait Kerouac / fondant son œuvre sur sa vie, sur ses expériences, les substances devenaient des multiplicateurs & des accélérateurs de vie, des approfondisseurs d’expérience / elles l’aidaient à entretenir perpétuellement une sorte d’état d’esprit romanesque (voir Desolation Angels : tout pour la tragédie) & à garder haut le moral (« c’était une nuit grandiose », « moment historique », etc. – tout aurait été beaucoup moins historique & excitant & grandiose si tout le monde, à commencer par mononcle Jack lui-même, avait été à jeun)

27 octobre 2012

Les Notes / 19

on sait que la perception de Kerouac par le « grand public » restera toujours attachée à On the Road (elle l’est encore aujourd’hui) / en réalité, Kerouac était moins « grand voyageur » (Tennessee Williams en était un vrai, lui) qu’écrivain sans feu ni lieu / ses voyages s’expliquent par sa pauvreté, la décision de se consacrer entièrement à son art, l’attente de l’argent du succès, etc. / il se rendait au Mexique pour vivre & écrire parce que la vie y était bon marché / le trip « on the road » est littéraire, inspiré à la fois de Wolfe (le Poème de l’Amérique) & de Jack London (écrivain aventurier, qui a écrit The Road) / Kerouac ne voyage pas réellement, il ne va jamais où il n’a pas d’amis, On the Road le démontre très clairement / en somme, il ne part jamais véritablement à l’aventure (voir Le vagabond solitaire : « Je n’étais pas un véritable vagabond, je savais que mon succès d’écrivain m’assurerait la protection de la société », ou quelque chose de ce genre) / il y a eu une courte période (1947-1950, peut-être), correspondant d’ailleurs à On the Road, où Kerouac a effectivement un peu « voyagé », mais, là encore, il ne voyage pas véritablement, il se rend chez Un Tel ou Un Tel habitant ici ou là : amis étudiants de Denver, Burroughs à La Nouvelle-Orléans, au Mexique, à Tanger, Henri Cru puis Cassady à San Francisco, sa famille en Caroline du Nord & en Floride, il va porter le mobilier de sa mère à New York avec Neal, travailler à Chicago pour rembourser sa caution dans l’affaire Kammerer, à Mexico pour la vie bon marché, à New York pour travailler avec ses éditeurs, &, dès la première moitié des années 1940, à Washington, où travaille Sampas ( ? ) : habitude prise jeune dont il ne changera jamais / puis il deviendra pratiquement sédentaire quand il aura de l’argent pour acheter une maison, c’est-à-dire quand il n’aura plus besoin d’aller ailleurs, ici & là, pour se faire héberger

26 octobre 2012

Les Notes / 20

la question de la religion est importante dans la vie comme dans l’œuvre de Kerouac / la religion était reliée à l’écriture, dans sa vie : il concevait l’écriture comme la mission terrestre que Dieu lui avait confiée, il voyait l’écriture comme devant apprendre aux autres quelque chose de religieux (voir Satori à Paris) / Big Sur, p. 215 : « (…) & me voilà, moi, écrivain américain d’une imbécillité flagrante & parfaite ; si je fais ce métier, ce n’est pas seulement pour gagner ma vie (j’ai toujours été capable de me tirer d’affaire en travaillant aux chemins de fer, sur les bateaux comme humble débardeur), mais si je n’écris pas ce que je vois se faire sur ce malheureux globe arrondi par les contours de ma tête de mort, je crois que j’aurai été envoyé sur terre, par ce pauvre Dieu, pour rien. »

25 octobre 2012

Les Notes / 21

la publication de The Town and the City / comparé aux espoirs de Kerouac, le livre est un échec, même s’il a joué le jeu (« John » Kerouac, complet cravate, séances de signature, etc.) / cet « échec » est salutaire : il détermine la découverte & la mise au point de tout ce qui deviendra son œuvre, son style, sa manière / longues & difficiles tentatives pour écrire On the Road, premier grand plan d’ensemble de l’œuvre / puis c’est l'explosion, Sax, Souterrains, Visions de Cody, Gérard, Maggie, San Francisco Blues, etc., tout ça en vivant une vie à la fois infernale & exaltante – drogues, expériences sexuelles & de toutes sortes, le Mexique, la Côte Ouest, Cassidy, la « renaissance poétique de San Francisco », le bouddhisme, le séjour sur le mont Desolation, etc. / entre la fin de son adolescence (1940 environ) & le début de The Town and the City (1946), les errances de Kerouac peuvent donner l’impression d’un jeune homme désorienté, mais il savait déjà très bien ce qu’il voulait & ce qu’il faisait – voir la correspondance où il dit qu’il reviendra d’un voyage en mer où il ne mourra pas parce qu’il a l’intention de devenir un grand écrivain – voir aussi le passage où il explique qu’il entend nourrir son œuvre de ses aventures / jeune, il écrit des nouvelles, abandonne Columbia pour écrire, il traînera assez longtemps le roman The Sea Is my Brother, mis en chantier à cette époque / ses errances sont normales, elles ne font que refléter les tâtonnements d’un apprenti écrivain qui se cherche encore, qui essaie de trouver sa voie, en somme / puis il y a la guerre, qui rend tout très incertain / & il y a eu l’important passage de la petite ville à la mégalopole, les femmes, les voyages en mer & ailleurs, & la découverte d’une faune étonnante, parmi laquelle se trouvent des gens comme Burroughs / l’adaptation à la mégalopole qu’est New York (suffisamment importante pour qu’elle constitue en quelque sorte l’expérience ayant donné naissance au premier roman publié, & son titre même : The Town and the City), l’apprentissage du métier d’écrivain (lectures, réflexions, adoption d’un personnage, mots anglais affichés sur les murs de sa chambre, premières tentatives littéraires, The Sea is my Brother, And the Hippos Were Boiled avec Burroughs, découverte de Thomas Wolfe & son influence, etc.) & de la vie (femmes, nouveaux amis, virées à Boston,  Washington, découverte des drogues & d’un certain underground, vie de marin, problèmes avec la Loi, assassinat de Kammerer par Lucien Carr auquel il a été mêlé, etc.), tout ça dans le déstabilisant contexte de la guerre qui vient d’éclater (il a dix-neuf ans en 1941) / il est d’ailleurs mobilisé (épisode de l’internement « psychiatrique » – simple rouerie pour se soustraire au service militaire) / tout ça n’est que normal, ce sont les années de formation, jusqu’à l'âge de vingt-quatre ans environ / la vie de Kerouac écrivain, ce qui m’intéresse, commence alors, avec deux événements liés l’un à l’autre : la maladie (et la mort) de son père, & la rédaction de son premier roman, The Town and the City / tout Kerouac est déjà là, effectivement / contre ce qui s’offrait à lui (vie de marin & d’aventures, milieux universitaires & intellectuels, journalisme au Sun de Lowell, etc.), il choisit & actualise le métier d’ écrivain, met trois ans à écrire son premier livre, promet à son père de toujours s’occuper de sa mère, & fait la connaissance de Neal Cassidy, parmi beaucoup d’autres / premiers voyages dans l’Ouest, publication de The Town and the City –ses espoirs sont déçus, le livre est un « échec », c’est-à-dire qu’il ne se vend pas / importance des livres & de la lecture durant son enfance – voir plusieurs passages de Docteur Sax

24 octobre 2012

Les Notes / 22

le malentendu de la Beat Generation & du Roi des Beats a aussi à voir avec la littérature : on a voulu y chercher le mode de vie d’une nouvelle génération, alors que Kerouac ne cherchait qu’une expression littéraire de sa génération / cette idée l’obsédait à cause de l’énorme influence de Papa Hemingway & sa Lost Generation / on pourrait aussi dire que sa mort est liée au nouveau personnage mis en place à la suite de ses désillusions face à ses ambitions littéraires / & : très jeune, Kerouac décide d’être écrivain / pourquoi ? / le fait que son père était imprimeur, & le fait d’avoir été forcé d’apprendre, dès l’enfance, une deuxième langue, ont pu y contribuer

23 octobre 2012

Les Notes / 23

où la vie rejoint la littérature & la dépasse ? / de tout ce qui précède, on voit que Kerouac était un homme d’ambition, qui aspirait très fort à la réussite, & qu’il possédait une grande force de caractère / romancier de l’impuissance, pauvre type, échec d’une vie, etc. : qui dit ça (Lévy Beaulieu le dit), & pourquoi ? / voici ce que je pense / d’une part, toute entreprise d’écriture est vouée à l’échec, pour ainsi dire par essence : rien ne permet jamais de triompher de la vie, de la souffrance, etc., tous les idéalismes sont toujours défaits par la vie elle-même / d’autre part, il n’y a que dans le réalisme socialiste & l’art fasciste, en ce siècle, où triomphe la « Puissance », une sorte de puissance ou bien nietzschéenne ou alors carrément & strictement idéologique / on peut dire des grandes œuvres du XXe siècle qu’elles se fondent presque toutes sur un constat d’impuissance : une fois Dieu mort…/ Kerouac a voulu écrire & être reconnu comme étant un bon écrivain, & il y est parvenu / en ce sens, il a réussi & sa vie & son œuvre / il a gagné le pari qu’il avait fait, il y a dévoué sa vie, dans des conditions très difficiles (les années de vache maigre, de 1947 à 1957), en travaillant constamment comme un damné / il s’était fixé, dans son projet d’écriture, quelques objectifs assez précis, surtout après The Town and the City – si on étudie bien l’œuvre, en regard de la correspondance, par exemple, on voit se mettre en place un plan d’ensemble, & on voit que ce plan a été suivi & finalement parfaitement exécuté / oui, Kerouac a réussi à devenir une voix de sa génération (depuis Hemingway & la Génération perdue, cette question obsédait les écrivains américains), sinon la voix de sa génération, diront certains / oui, Kerouac a réussi à créer un style & des formes d’écriture aptes à rendre sa vision de la vie & de son époque, & aptes à rendre sa sensibilité, sa façon d’être au monde / oui, Kerouac a réussi à créer ce qu’il voulait être l’équivalent, en littérature, de ce qu’il considérait être la grande musique du XXe siècle, le jazz (qu’il adorait) / oui, Kerouac a réussi à s’emparer de & à maîtriser, dans son art, & la dimension de l’espace, celle du continent américain, & la dimension du temps, celle du passé & des origines / & oui, Kerouac a réussi à produire une œuvre globale & globalisante, une œuvre cohérente, il a réussi à être reconnu en tant qu’écrivain, & même en tant qu’écrivain important, traduit & lu partout à travers le monde, étudié sérieusement, considéré comme ayant produit, au milieu du XXe siècle, dans les lettres américaines, la plus grande explosion de créativité depuis Melville, cent ans plus tôt / & toutes ces choses, ces réalisations, ces succès indéniables, ont été ce qu’il a voulu, très consciemment, très clairement, en tant qu’écrivain / Kerouac a réussi, ça ne fait aucun doute / l’aspect plutôt lamentable de son existence, c’est bien évidemment autre chose, l’alcoolisme y a joué un rôle déterminant, mais il ne faut surtout pas oublier non plus à quel point son combat a été difficile, quels obstacles il a dû vaincre pour réussir ce qu’il voulait accomplir, de la façon dont il voulait l’accomplir, ce qui démontre qu’il était bien autre chose qu’un pauvre type, une lavette lamentable : fils d’immigrants, pauvre, il est parvenu à devenir l’un des écrivains les plus représentatifs de son époque, de surcroît dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle –  pour lui dont la langue écrite est considérée comme brillante, en particulier par son côté sonore, c’est un véritable exploit / comme le dit aussi Ann Charters, pour se débrouiller, pour survivre sur la route, n’importe où, à travers tout un continent, il fallait être doté d’une forte personnalité / & quand on considère la vie plutôt éprouvante qu’il a vécue entre 1950 & 1957, en particulier, sans argent, aux crochets de tout le monde, sans domicile fixe (enfin, c’est une façon de parler), en essuyant constamment des refus de la part des éditeurs, on ne peut pas voir en lui un pauvre type sans ressort, un « impuissant » / je vois, moi, au contraire, une grande force de caractère chez cet homme / Kerouac a donc fini par réussir / tout est donc très bien / sauf que tout s’écroule (en réalité ou seulement en apparence ?) dans la dernière partie de sa vie / les ventes de ses livres sont de plus en plus faibles, les critiques de plus en plus mauvaises (ou inexistantes) / il y a l’idéalisme juvénile de sa vision de lui-même en tant qu’écrivain, il y a la dégradation de son écriture de plus en plus relâchée, due à son alcoolisme mais aussi à sa méthode de « prose spontanée », il y a le « puer aeternus », dont il avait tous les traits / une relecture de Kerouac une fois passée la trentaine permet de voir tout ça comme étant très juvénile, & même juvénile attardé (dans The Dharma Bums, il a presque trente-cinq ans, les copains comme Snyder sont déjà passablement plus jeunes que lui – Big Sur montre aussi un éternel adolescent attardé – dans On the Road, il ne faut pas oublier que tout ce beau monde a entre vingt-cinq & vingt-sept ans environ, & qu’ils sont presque tous étudiants) / The Dharma Bums est trop évidemment une exploitation du succès de On the Road, Tristessa est écrit trop à chaud, la méthode s’épuise, la vie immédiate rejoint dangereusement l’écriture / en ce qui concerne Desolation Angels & The Dharma Bums : il n’y a que ce vide, cette désillusion – & il y a surtout ceci : après la publication de On the Road, Kerouac gagne enfin de l’argent, il voit l’Eldorado, il en a bien besoin, il en parle dans Desolation Angels, sa mère a soixante-deux ans & lui trente-quatre, alors que va-t-il faire ? / cinq cent mille exemplaires de On the Road vendus en format de poche… / alors il écrit The Dharma Bums, « pour relayer le succès de », comme disent les biographes, il écrit ce livre qu’il appellera le « pot-boiler » / bienvenue l'argent / trente-cinq ans & un vieil adolescent dans ses valises… / le choix n’a pas été très difficile à faire / que dit Desolation Angels, sinon ça ? / après la publication de On the Road, on voit l’abandon progressif du projet idéaliste d’écriture de Kerouac, au profit de ce qui fait bouillir la marmite / très adolescent revenu de tout ? / non : revenu de son adolescence / mais Kerouac est piégé, il tient enfin cette réussite à laquelle il aspirait, & aussi cet argent dont il a besoin pour entrer dans sa « vieillesse » & faire vivre Mémère, tout le reste de l’œuvre n’est plus qu’un ressassage de l’image du hipster, beat, un galimatias soi-disant philosophique, poétique, etc. / on lit, & on ne peut pas y croire : Satori à Paris est une merde, Desolation Angels est une merde, comparé à la prose magnifique du Monde des trains / quelque chose s’est passé, en effet / mais ce quelque chose, c’est toute la vie