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21 octobre 2012

Les Notes / 25

ce qui est fascinant, chez Kerouac, & qu’on ne retrouve ni chez Proust, ni chez Céline, ni chez Miller, c’est la fabrication d’une vie en fonction de l’écriture, & qui donne tout son sens à la note liminaire de Big Sur, dans laquelle Kerouac écrit : « Mon œuvre, comme celle de Proust, ne comprend qu’un livre aux vastes dimensions ; cependant mes expériences ont été décrites au fur & à mesure, & non après coup, sur un lit de malade. » / ceci est capital, parce que ceci introduit une différence fondamentale & très particulière entre la démarche de Proust & celle de Kerouac : avec Kerouac, nous avons l’équivalent d’un Proust qui aurait été conscient, partout & toujours, de l’œuvre qu’il allait fabriquer – la conscience de l’œuvre à fabriquer précédant les expériences de vie, & les orientant : voilà en quelque sorte Kerouac / il n’est qu’écriture, & il ne vit que pour se revivre ensuite comme écriture / c’est la raison pour laquelle on a l’impression d’une absolue équivalence entre sa vie & son œuvre, beaucoup plus que chez Proust, Céline ou Miller / c’est que, contrairement à ces trois écrivains, qui ont d’abord vécu puis qui ont utilisé les matériaux de leur vie pour bâtir leur œuvre, Kerouac a fait le contraire : la littérature a en quelque sorte précédé la vie, & l’a orientée – toute / Henry Miller n’avait pas la moindre idée de ce qu’allait devenir, dans son œuvre, la transposition de son expérience à la Compagnie des Télégraphes, sa vie avec sa femme, l’apparition de June & son influence, qui sont si prodigieusement romanesques, il n’aurait pas pu les prévoir, donc les utiliser, c’est la raison pour laquelle la vie de Miller est si intéressante : on y voit le miracle se produire, cette femme réussissant à accoucher l’écrivain de l’écrivain qui voulait l’être & qui, sans elle, n’y serait peut-être jamais parvenu / Céline & Proust, c’est aussi autre chose, mais Kerouac, c’est, d’emblée, une coquille vide à la recherche d’un mythe, d’une « légende », pour la remplir : c’est essentiellement un projet d’écriture (contrairement à ces trois illustres prédécesseurs) qui va orienter toute une vie / chez Kerouac, la phrase-clé est : « Il n’y avait pas de tragédie à Grosse-Pointe » – aucun intérêt pour l’écrivain / donc rupture avec sa première femme / alors que Céline dit qu’il finit dans la littérature, après Voyage au bout de la nuit, Kerouac ne commence, lui, qu’avec un projet littéraire, à un âge où il n’a pas encore suffisamment vécu pour dégager quoi que ce soit de ses expériences : peu importe, le projet d’écriture sera le moule dans lequel toutes les expériences de vie seront en quelque sorte préfabriquées / &, bien entendu, l’aspirant écrivain s’y conformera, jusque dans les moindres détails / je vois dans ce geste quelque chose de beau & de dérisoire, & de tragique, & de triste : Kerouac a payé de sa vie l’idée romantique, très européenne, dépassée, anachronique, peut-être nécessaire, qu’il avait de la littérature, & en faisant ça, il a posé, sans le savoir, un jalon de plus dans la conquête de l’Individualité occidentale / c’est la raison pour laquelle il est encore en phase avec le stade de développement qu’a atteint notre culture, dont, en ce sens, il a été un prédécesseur / mais tout le drame de Kerouac se trouve là également : une fois qu’on a rempli le programme strictement littéraire de l’aspirant écrivain cherchant à se faire légende de son vivant, comment peut-on vivre la vie de tous les jours ? / c’est impossible – & Kerouac, qui n’était qu’écriture, n’a plus eu d’autre choix que de mourir de son vivant, c’est-à-dire d’entrer dans sa propre légende & de maintenir la pose jusqu’à sa mort, qui était la seule sortie possible pour un être qui ne se percevait que comme légende, à travers l’écriture / en ce sens, il est le contraire de Melville : Melville se mettant à l’écriture, puis étant absolument bouleversé & révolutionné jusque dans ses moindres fibres par l’écriture, Melville littéralement dépassé par l’écriture, qui passera les vingt dernières années de sa vie à travailler sur les quais de New York & à écrire, dans le secret du soir, une colossale œuvre poétique, Melville jeté à bas de lui-même par l’écriture, rendu humain, en quelque sorte, par l’écriture, alors que Kerouac est tout le contraire / c’est ainsi que s’explique ce qu’on a appelé le malentendu du succès de Kerouac, qui a contribué à le tuer : naturellement, la réalisation de l’objectif de départ ne pouvait que le traumatiser profondément, la réalité s’emparant du rêve, le confirmant, l’évacuant du même coup, ce qui ne pouvait que le chasser encore plus en avant / & c’est Big Sur, qui est peut-être le deuxième volet du plan de l’écrivain : j’ai tout fait pour être reconnu comme artiste, maintenant que je le suis il me faut donner une autre image de moi-même, il me faut une autre image pour que je puisse continuer à vivre, la seule qui soit appropriée est celle-ci : moi qui ai construit toute ma vie pour être reconnu comme un héros, une légende, je dis maintenant le contraire / ceci était probablement inscrit dès le départ dans le projet d’écriture : le grand écrivain, le grand artiste, est méprisé, alors travailler comme un fou pour être reconnu, puis chier sur cette reconnaissance : c’est exactement ce qu’a fait Kerouac / compte tenu des données de ce scénario, qui est parfait, naturellement, Kerouac n’avait pas d’autre option, il lui fallait une fin tragique, & il fallait qu’elle ait lieu sur un terrain extra-littéraire : ne plus écrire, mourir d’alcoolisme

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