Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23 octobre 2012

Les Notes / 23

où la vie rejoint la littérature & la dépasse ? / de tout ce qui précède, on voit que Kerouac était un homme d’ambition, qui aspirait très fort à la réussite, & qu’il possédait une grande force de caractère / romancier de l’impuissance, pauvre type, échec d’une vie, etc. : qui dit ça (Lévy Beaulieu le dit), & pourquoi ? / voici ce que je pense / d’une part, toute entreprise d’écriture est vouée à l’échec, pour ainsi dire par essence : rien ne permet jamais de triompher de la vie, de la souffrance, etc., tous les idéalismes sont toujours défaits par la vie elle-même / d’autre part, il n’y a que dans le réalisme socialiste & l’art fasciste, en ce siècle, où triomphe la « Puissance », une sorte de puissance ou bien nietzschéenne ou alors carrément & strictement idéologique / on peut dire des grandes œuvres du XXe siècle qu’elles se fondent presque toutes sur un constat d’impuissance : une fois Dieu mort…/ Kerouac a voulu écrire & être reconnu comme étant un bon écrivain, & il y est parvenu / en ce sens, il a réussi & sa vie & son œuvre / il a gagné le pari qu’il avait fait, il y a dévoué sa vie, dans des conditions très difficiles (les années de vache maigre, de 1947 à 1957), en travaillant constamment comme un damné / il s’était fixé, dans son projet d’écriture, quelques objectifs assez précis, surtout après The Town and the City – si on étudie bien l’œuvre, en regard de la correspondance, par exemple, on voit se mettre en place un plan d’ensemble, & on voit que ce plan a été suivi & finalement parfaitement exécuté / oui, Kerouac a réussi à devenir une voix de sa génération (depuis Hemingway & la Génération perdue, cette question obsédait les écrivains américains), sinon la voix de sa génération, diront certains / oui, Kerouac a réussi à créer un style & des formes d’écriture aptes à rendre sa vision de la vie & de son époque, & aptes à rendre sa sensibilité, sa façon d’être au monde / oui, Kerouac a réussi à créer ce qu’il voulait être l’équivalent, en littérature, de ce qu’il considérait être la grande musique du XXe siècle, le jazz (qu’il adorait) / oui, Kerouac a réussi à s’emparer de & à maîtriser, dans son art, & la dimension de l’espace, celle du continent américain, & la dimension du temps, celle du passé & des origines / & oui, Kerouac a réussi à produire une œuvre globale & globalisante, une œuvre cohérente, il a réussi à être reconnu en tant qu’écrivain, & même en tant qu’écrivain important, traduit & lu partout à travers le monde, étudié sérieusement, considéré comme ayant produit, au milieu du XXe siècle, dans les lettres américaines, la plus grande explosion de créativité depuis Melville, cent ans plus tôt / & toutes ces choses, ces réalisations, ces succès indéniables, ont été ce qu’il a voulu, très consciemment, très clairement, en tant qu’écrivain / Kerouac a réussi, ça ne fait aucun doute / l’aspect plutôt lamentable de son existence, c’est bien évidemment autre chose, l’alcoolisme y a joué un rôle déterminant, mais il ne faut surtout pas oublier non plus à quel point son combat a été difficile, quels obstacles il a dû vaincre pour réussir ce qu’il voulait accomplir, de la façon dont il voulait l’accomplir, ce qui démontre qu’il était bien autre chose qu’un pauvre type, une lavette lamentable : fils d’immigrants, pauvre, il est parvenu à devenir l’un des écrivains les plus représentatifs de son époque, de surcroît dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle –  pour lui dont la langue écrite est considérée comme brillante, en particulier par son côté sonore, c’est un véritable exploit / comme le dit aussi Ann Charters, pour se débrouiller, pour survivre sur la route, n’importe où, à travers tout un continent, il fallait être doté d’une forte personnalité / & quand on considère la vie plutôt éprouvante qu’il a vécue entre 1950 & 1957, en particulier, sans argent, aux crochets de tout le monde, sans domicile fixe (enfin, c’est une façon de parler), en essuyant constamment des refus de la part des éditeurs, on ne peut pas voir en lui un pauvre type sans ressort, un « impuissant » / je vois, moi, au contraire, une grande force de caractère chez cet homme / Kerouac a donc fini par réussir / tout est donc très bien / sauf que tout s’écroule (en réalité ou seulement en apparence ?) dans la dernière partie de sa vie / les ventes de ses livres sont de plus en plus faibles, les critiques de plus en plus mauvaises (ou inexistantes) / il y a l’idéalisme juvénile de sa vision de lui-même en tant qu’écrivain, il y a la dégradation de son écriture de plus en plus relâchée, due à son alcoolisme mais aussi à sa méthode de « prose spontanée », il y a le « puer aeternus », dont il avait tous les traits / une relecture de Kerouac une fois passée la trentaine permet de voir tout ça comme étant très juvénile, & même juvénile attardé (dans The Dharma Bums, il a presque trente-cinq ans, les copains comme Snyder sont déjà passablement plus jeunes que lui – Big Sur montre aussi un éternel adolescent attardé – dans On the Road, il ne faut pas oublier que tout ce beau monde a entre vingt-cinq & vingt-sept ans environ, & qu’ils sont presque tous étudiants) / The Dharma Bums est trop évidemment une exploitation du succès de On the Road, Tristessa est écrit trop à chaud, la méthode s’épuise, la vie immédiate rejoint dangereusement l’écriture / en ce qui concerne Desolation Angels & The Dharma Bums : il n’y a que ce vide, cette désillusion – & il y a surtout ceci : après la publication de On the Road, Kerouac gagne enfin de l’argent, il voit l’Eldorado, il en a bien besoin, il en parle dans Desolation Angels, sa mère a soixante-deux ans & lui trente-quatre, alors que va-t-il faire ? / cinq cent mille exemplaires de On the Road vendus en format de poche… / alors il écrit The Dharma Bums, « pour relayer le succès de », comme disent les biographes, il écrit ce livre qu’il appellera le « pot-boiler » / bienvenue l'argent / trente-cinq ans & un vieil adolescent dans ses valises… / le choix n’a pas été très difficile à faire / que dit Desolation Angels, sinon ça ? / après la publication de On the Road, on voit l’abandon progressif du projet idéaliste d’écriture de Kerouac, au profit de ce qui fait bouillir la marmite / très adolescent revenu de tout ? / non : revenu de son adolescence / mais Kerouac est piégé, il tient enfin cette réussite à laquelle il aspirait, & aussi cet argent dont il a besoin pour entrer dans sa « vieillesse » & faire vivre Mémère, tout le reste de l’œuvre n’est plus qu’un ressassage de l’image du hipster, beat, un galimatias soi-disant philosophique, poétique, etc. / on lit, & on ne peut pas y croire : Satori à Paris est une merde, Desolation Angels est une merde, comparé à la prose magnifique du Monde des trains / quelque chose s’est passé, en effet / mais ce quelque chose, c’est toute la vie

Écrire un commentaire