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10 novembre 2012

Les Notes / 5

On the Road fonctionne, les autres moins, en particulier à cause de ceci, étrange phénomène : Kerouac écrit de plus en plus à chaud, il se rapproche de plus en plus du poète & s’éloigne d’autant du romancier / la distance s’amenuise de plus en plus entre le vécu & sa transposition littéraire, comme chez le poète poétisant ses états d’âme au jour le jour / mais Kerouac reste prisonnier de la forme du « récit » / l’immense succès de On the Road a peut-être desservi l’évolution de son écriture, elle l’a peut-être figée, & même ramenée en arrière : après 1957, les recherches formelles ont cessé, pour céder la place à ce qui pourrait bien n’être qu’une recette : Dharma Bums, Big Sur, Satori à Paris (qui est une version maganée de Big Sur) / d’ailleurs Kerouac disait lui-même, en 1960, qu’il se trouvait dans une impasse formelle, ou stylistique : pour la première fois, il ne savait vraiment plus dans quelle direction aller / pourtant, Tristessa montrait la voie / logiquement, après ce livre, un des derniers écrits avant le succès de On the Road, sa prose, le moule du récit, auraient pu éclater pour de bon / Tristessa a les défauts de ses qualités, mais ce livre est, je crois, le premier véritable poème en prose de Kerouac, ou du moins il se situe à la limite de la chose / l’aspect « autobiographique » y est, pour la première fois, carrément transcendé par la pure écriture, ce qui fait que ce livre se rapproche le plus de la véritable poésie / Kerouac était essentiellement un prosateur / ses « poèmes », on l’a déjà noté, ne peuvent être réellement appréciés qu’en anglais, à cause du travail sur les sonorités / le Kerouac « poète » est inférieur au prosateur parce qu’il en est une des spécialisations : le travail sur les sonorités / il disait lui-même, dans une lettre, que dans de la bonne prose on peut trouver des haïkus à chaque page / chez le « poète » Kerouac, on trouve une régression de son écriture : il « fait » de la poésie en privilégiant ce qui se trouve de toute façon dans sa prose, en l’hypertrophiant, & il perd alors ses moyens / mais s’il est un domaine où sa méthode peut fonctionner, c’est bien celui de la prose poétique / voilà le paradoxe / & voilà les limites d’un écrivain / Kerouac lui-même savait ça / au début des années 1940, il écrivait à sa sœur qu’il avait peu d’espoir de voir ses œuvres adaptées à l’écran, parce que le cinéma est seulement « dialogues & plot », alors que sa « meilleure écriture » était d’atmosphère, disons / ce rendez-vous manqué avec une réelle forme de prose poétique aurait été le plus beau fleuron de l’écriture de Kerouac, en même temps que le dépassement & la résolution de toutes ses recherches stylistiques / au moment où il croyait avoir enfin trouvé son « âme d’écrivain », alors qu’il écrivait Visions de Cody, il faisait en fait son pire livre, je crois / c’était en 1952, il était soûl d’écriture, & ivre de lui-même / & il s’est cassé le nez / Les souterrains, c’était mille fois mieux (& Tristessa), c’était aussi un de ses livres favoris / dans cette évolution de son écriture, l’aspect intéressant est le fait que la vie & l’écriture se rejoignent enfin, dans une forme qui abolit aussi enfin les tensions du personnage, qui absorbe toutes ses contradictions, toutes ses richesses, autrement dit, & qui dégage & la vie & l’écriture de toutes les contingences : voici enfin l’écrivain immédiatement lui-même, voici enfin le moment où les interminables travaux d’écriture & les difficultés de la vie quotidienne de l’écrivain se fondent dans la vraie prose « spontanée », où Kerouac est au plus près de lui-même, justement parce qu’il a lâché la « légende » / il est enfin devenu simplement lui-même, hors littérature, hors la vie, aussi bien, il n’est plus que pure écriture, transmutation immédiate du vécu en écriture / or, on le sait, Kerouac a reculé / il a écrit Dharma Bums, qu’il appelait son « pot-boiler », il a castré le bel animal qui lui avait enfin donné Tristessa / quelle tristesse / mais, après tout, les écrivains sont humains, eux aussi / ou plutôt, comme le disait Cioran, il leur arrive aussi de céder à « la tentation d’exister »

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