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16 novembre 2012

Mononcle Jack

15 novembre 2012

En route

c’est ça, oui / j’ai eu un jour la drôle d’idée d’écrire un petit livre sur Jack Kerouac – mononcle Jack – , je ne me souviens plus trop pourquoi (comme si on avait besoin d’une raison pour avoir envie d’écrire un livre), alors je m’y suis mis, naturellement / & puis, après avoir aligné bien laborieusement une quinzaine de pages, quelque chose comme cinq mille mots, peut-être, je me suis rendu compte que je n’avais pas la moindre envie d’écrire ce livre, au fond – les quelques notes que j’avais rassemblées au préalable suffisaient amplement pour dire ce que j’avais à dire sur le sujet / c’était ma grande maladie, à l’époque, il fallait que j’écrive des livres, pcq un écrivain doit écrire des livres, n’est-ce pas, plutôt que des textes, toutes sortes de textes, n’importe quoi, de préférence / quel est le nom de ce poète mexicain qui a dit : «  les gens s’imaginent que les écrivains écrivent des livres, mais en réalité ils écrivent des textes » ? / bref, j’ai mis la main ces jours-ci sur les Lettres choisies / 1957-1969 de mononcle, ce qui m’a rappelé ce vieux projet depuis longtemps oublié / comme personne ne lit jamais ce qui s’écrit sur le Net & que tout le monde s’en fout de toute façon, pourquoi ne pas fourrer ça là, ces vieilles notes sans intérêt – j’ai tellement peur que le feu ne vienne tout détruire un beau jour, c’est la terrible hantise, cet espace qui est mis si gracieusement à ma disposition sur le Net pourrait être comme un coffret de sûreté « virtuel » où planquer mes petites merdes à l’abri des calamités naturelles & autres, etc. / so why not hostie ? / alors : acte / voici donc les Notes de ce Mononcle Jack, & le début de ce qui se voulait le livre, tant qu’à y être

 

14 novembre 2012

Les Notes / 1

je reviens aux jugements de Lévy Beaulieu dans son essai de 1972, je suis tout à fait contre la vision déformée, partiale, qu’il a donnée & voulu imposer / à force de traquer le Canadien français chez Kerouac & dans son œuvre, Beaulieu finit par en faire un portrait déformé par ses propres obsessions de nationaleux / un exemple très éloquent : « Tous les éléments de l’épopée sont là, épars, dans La Légende de Duluoz, mais il leur manque cette organisation qui les colmaterait et, surtout, cette joyeuse folie (à la Don Quichotte ou à la Pantagruel) sans laquelle l’épopée s’amenuise en chroniques –  » / mais c’est Beaulieu qui voudrait que Kerouac ait fait une épopée, pas Kerouac, dont le propos était autre / « Pourquoi Jack n’a-t-il pas su faire de la puissance avec la somme de ses impuissances ? »  / je pense que c’est justement ce qu’il a réussi à faire, de la façon dont il a voulu le faire / « Pourquoi n’a-t-il pas su faire le Joint, aller vraiment au bout de la route où l’attendait, pieds et poings liés, le rêve québécois ? » / pauvre idiot / ce n’était pas son rêve, mais le tien ! / Kerouac aurait bien ri de Beaulieu, au fond, s’il avait entendu toutes ces sornettes, qui sont celles d’un nationaleux québécois du début des années 1970, pas celles d’un Canuck de la Nouvelle­-Angleterre né en 1922 / & ce n’est pas parce que Kerouac parle de son « redhaired English Canadian enemy » dans Book of Dreams que « cela [m’] en dit plus sur Jack que cent pages cafouilleuses de On the Road », comme l’écrit Beaulieu / & je ne pense pas que Docteur Sax puisse être considéré, sauf par un nationaleux dépassé, comme étant un « puisard de nos afflictions et de nos manquements et de nos errances et de nos courbatures culturelles et de notre aliénation et de notre colonisation » / le « colonisé », c’est Beaulieu lui-même, qui est incapable de penser autrement qu’à partir de sa petite vision nationaleuse étriquée / & il est faux de dire qu’il est « totalement canadien français », ce « mouvement de Jack » partant à la recherche de ses origines en France : tous les immigrants, tout le monde peut éprouver le besoin d’en faire autant, en retournant en Ukraine ou en Italie ou au Gabon / tout ça n’est que de la bouillie pour les chats nationalistes à la courte vue / ce que Kerouac me proposait, à moi, dans Sur la route, c’était une histoire d’écrivain, une vision d’écrivain / je crois que Kerouac n’était ni beat, ni canadien-français, ni rien, sauf, essentiellement, un écrivain / à cause de ça, il a pu vivre, & à cause de ça, peut-être, il est mort, d’une certaine façon

 

13 novembre 2012

Les Notes / 2

/ & puisque c’est Noël & que tout ce cirque me fait chier, je me mets à relire The Dharma Bums – les titres (anglais) de Kerouac sont tous très bons – plutôt que Big Sur que j’ai pigé dans ma bibliothèque & qui me demande un trop grand effort / Dharma Bums, donc, seul, après les cadeaux de Noël, etc. / & maintenant je me dis simplement ceci, après soixante-quinze pages de ce livre : au fond, il n’y a rien dans Kerouac / à peu près au même moment où j’ai commencé à le lire, j’ai écrit un article que j’avais intitulé « Vie & mort de la contre-culture », qui a été publié sous le titre de « Dans le rang, les jeunes !  /  La contre-culture est-elle morte ? » / quand je dis que j’ai toujours lu Kerouac à rebours, je ne blague pas : question de dimension, bien sûr, mais la chose était la même / à le lire, cependant, surtout ce charabia des Dharma Bums, tout tombe en morceaux / & tout le reste, finalement / il n’y a littéralement rien, dans tout ça, rien que l’idéalisme attardé d’un homme vieillissant – ce qui l’a fait péter en mille miettes / Kerouac est peut-être venu trop jeune à l’écriture, il est terriblement juvénile, stupidement attardé du côté de l’adolescence / Miller est sur ce point très différent, & c’est peut-être la raison pour laquelle il a pu vivre vieux / Céline est arrivé au bon âge à la littérature, Proust aussi / c’est peut-être la raison, d’ailleurs, pour laquelle Kerouac suscite & a toujours suscité beaucoup plus d’intérêt par sa vie, par son mode de vie, que par son écriture proprement dite : il est la quintessence de ce qui deviendra le culte de l’adolescence « rebelle » pour des générations d’autres adolescents attardés / ce qui n’a aucun intérêt pour moi / c’est l’écrivain Kerouac qui m’intéresse : une grande ambition, un grand rêve, & puis ce moment où tout se disloque / comment, pourquoi ? / ça s’est produit, chez Kerouac, cette fêlure, c’est d’une évidence telle qu’on en a fait un film documentaire simplement intitulé What Happened to Kerouac ? / que s’est-il passé, en effet ? / ce qui devait se passer, je pense, l’adolescent a vieilli, & la merde est venue / c’est tout à fait banal – sauf qu’intervient la question de l’écriture, d’une certaine vision de l’écriture, & par conséquent de la vie, du monde, de l’individu / & que me dit donc, dans son échec, par rapport à notre culture, ce point de vue qui était celui de Kerouac, qui l’a fait vivre, plutôt difficultueusement, & qui l’a sans doute aussi fait mourir ?        / beaucoup de choses relatives à Kerouac sont si simples qu’elles en sont rudimentaires / il appartient vraiment à une autre époque, transparente pour nous qui achevons de bâcler ce siècle, le dernier du millénaire / quand je dis qu’il n'y a rien dans Kerouac, je veux dire que je ne suis dupe de rien de ce qu’il raconte, de rien de ce qu’il a essayé de manigancer pour se donner des raisons de croire en une vie qui lui était insupportable / la seule chose qui m’intéresse, chez lui, est la chose qui est habituellement la plus négligée : l’aventure de l'écriture, & ce qu’elle peut nous apprendre / & je crois que tout ceci est pertinent dans la mesure où c’est ce qui a fait mourir Kerouac, qui est l’un des premiers éternels adolescents de notre culture – notre culture qui n’est, thanks to the U.S. of A., qu’adolescence / en tant que représentant de l’ethnie canadienne-française, Kerouac n’a aucun intérêt, parce que ces questions n’ont en elles-mêmes aucun intérêt / un ouvrier nègre, irlandais, ukrainien, italien, corse, chinois, dans un pays d’exil où il est né (drôle d’exil, exil intérieur), a toujours le même profil, un capitaliste allemand ressemble plus à un capitaliste brésilien que – bon, la chose est claire / Kerouac n’était pas dupe, il disait à Fernand Seguin (que je regrette beaucoup de ne pas avoir interrogé au sujet de Kerouac, quand je l’ai interviewé) qu’il n’était pas un homme de courage, mais qu’il savait qu’il était un bon écrivain / qu’est-ce que c’est, un bon écrivain ?

12 novembre 2012

Les Notes / 3

pour ce qui est du milieu « canadien-français » : il ne faut pas oublier ce qui a coupé Kerouac à jamais de ce milieu, ce qui l’a déraciné profondément : sa culture livresque / Stella, la dernière épouse, la matante par excellence, disait : « Personne ne lisait (ou personne ne lit), à Lowell » / bonne chance, l’écrivain ! / Nietzsche, Dostoïevski, Rimbaud, Wolfe ? / en plongeant dans la culture, Kerouac se suicidait, en quelque sorte / il devenait un « étranger »  / surtout à cette époque, au milieu & à la fin des années 1930 / on n’a qu’à penser au Québec, où personne ne lisait, avant 1960 / aujourd’hui, cette haine de l’intellectuel existe encore chez les Canadiens français, chez nous, & existera probablement toujours / Kerouac lisant, se cultivant, voulant devenir un grand écrivain, c’était, dans sa petite société, à son époque, l’équivalent d’un jeune homme de dix-huit ans qui vous dirait aujourd’hui que son ambition est d’être bedeau

11 novembre 2012

Les Notes / 4

qu’on le veuille ou non, l’alcoolisme de Kerouac s’inscrit dans une sorte de tradition littéraire américaine (dont l’origine remonte peut-être à Edgar Poe) / l’importance de cette « tradition » est suffisamment grande pour que de très sérieux (et nombreux) universitaires se soient penchés sur elle, en écrivant de savants livres intitulés, par exemple, The Thirsty Muse / le phénomène est jugé à ce point important, particulier, significatif : cinq des huit prix Nobel américains de littérature étaient des alcooliques, Faulkner en était un, & Eugene O’Neil, bien entendu, & les deux grands représentants de la Lost Generation, Fitzgerald & Hemingway, les deux frères ennemis, dont au moins un écrasait tout le paysage littéraire de l’époque où Kerouac venait au rêve de l’écriture (pour n’importe quel écrivain américain débutant, dans les années 1930 & 1940, Hemingway était celui dont il fallait se démarquer – c’était « Papa ») / il ne faut pas charrier, naturellement, mais Kerouac s’inscrit tout de même dans la veine des grands écrivains américains alcooliques / c’est un problème de sociologie, si on veut